Exposition à la Galerie (espace 105)
11 septembre  — 24 octobre 2026

Vernissage 
11 septembre, de 17h à 22h00

Activité participative avec le public (espace 105)
26 septembre de 14h à 16h

 

«[…] parce que tout se plie, se déplie, se replie.» — Gilles Deleuze¹

Dans l’exposition Résister le pli, l’artiste Amélie Brisson-Darveau porte son attention sur une technique aussi discrète que perfectionnée : le plissage des textiles. Le procédé de fabrication consiste à disposer avec minutie une étoffe dans un moule ou une presse, puis à soumettre la matière à la chaleur afin d’en fixer durablement les plis. À partir d’une investigation menée auprès du dernier plisseur encore en activité à Montréal, Brisson-Darveau (re)considère les gestes, les outils et les conditions matérielles qui confèrent au tissu une forme presque immuable. Sa proposition ne cherche toutefois pas à reconstituer une pratique aujourd’hui délaissée par les manufactures. Elle en déplace plutôt les usages vers le domaine de l’art, à la lisière de l’artisanat, où matrice, pression et impression deviennent les vecteurs d’une réflexion sur la transmission d’un savoir-faire laborieux et, de surcroît, méticuleux. 

Brisson-Darveau a conçu ce projet tout spécifiquement pour l’Atelier Circulaire. Installé dans l’édifice de Gaspé, ancien bâtiment du deuxième Garment District montréalais, l’Atelier s’inscrit dans un secteur encore marqué par la mémoire de la production textile. Le plissage industriel, longtemps pratiqué à Montréal, est de nos jours largement délocalisé en Asie. À travers des entretiens et des observations menés durant ses rencontres avec le plisseur, Brisson-Darveau renoue les fils d’une expertise manuelle, tout en examinant les transformations de l’industrie et les logiques productivistes et consuméristes qui la façonnent désormais. Une mémoire technico-sociale se trame alors parmi les traces encore visibles de cette histoire manufacturière. 

L’installation présentée est comparable à un théâtre d’objets. Trois tables, réduites au tiers de leur échelle originale, reprennent les proportions des surfaces de travail des ateliers de plissage d’autrefois. Sur ces scènes sont disposés des instruments et des fragments de textiles issus de la fabrique, soustraits à leur fonction première pour rejouer, sous une forme sculpturale, les actes de ce savoir-faire de plus en plus voué à disparaître.

Table 1. Des poids utilisés pour le plissage sont réinterprétés en bois, moulés, pressés et imprimés. Ces objets sont les allégories matérielles d’une force invisible : la pression, à la fois contrainte et puissance de transformation. Ce qui servait à maintenir la matière sous tension devient à son tour une forme à éprouver.

Table 2. Des vêtements de seconde main plissés servent de matrices à des embossages : leurs plis et leurs textures, hérités de la production en série, laissent leur empreinte dans une autre matière. Les compositions réalisées par l’artiste font affleurer une tension entre le fast fashion et la temporalité lente de l’archive : ce qui était conçu pour être consommé à toute vitesse devient le vestige d’un processus, la genèse d’un labeur.

Table 3. Des demi-cylindres de céramique reprennent la géométrie des rouleaux de la presse. Comme ailleurs dans l’installation, Brisson-Darveau prélève un élément du dispositif mécanique pour le remanier autrement, par ses mains et la matière à pétrir. En ce sens, elle fait écho à la cadence répétitive et physique du travail.

Au mur, à distance du trio de tables, une structure métallique réticulaire rappelle le système de vapeur. Elle accueille un pinboard sur lequel s’accumulent des échantillons textiles, des tests de plis, des bribes d’étoffe marquées par des défauts de fabrication, ainsi que des images documentaires gravées au laser sur des plaques de bois et des impressions en relief. L’ensemble compose une archive indicielle qui ne cherche pas tant à conserver une pratique sur le déclin qu’à en réactiver les savoirs.

Amélie Brisson-Darveau s’intéresse à ce qui reste habituellement invisible : l’envers de la production et ses subtilités, les opérations répétées, la précision de chaque geste, le contrôle de la chaleur, le dosage de la pression, la résistance des matières. En reprenant ces procédés à son compte, l’artiste en dérègle la finalité première. La cadence industrielle effrénée cède la place au temps de l’atelier ; l’instrument devient sculpture ; le rebut, matrice ; le poids, empreinte. 

Comment déjouer la fatalité de la disparition ? Résister, peut-être, en le reprenant par la main. Promesse de devenirs possibles pour le plissage. Intimité technique et proximité tactile. 

— Jean-Michel Quirion

  1. Gilles Deleuze, Le Pli : Leibniz et le Baroque (Paris: Les Éditions de Minuit, 1988). 

***

Démarche artistique et biographie 

Au cours des dernières années, Amélie Brisson-Darveau élabore des installations immersives, souvent accompagnées de dessins et de mouvements performatifs. Elle souhaite y présenter une expérience alternative des éléments obscurs et non visibles de notre environnement (l’ombre en particulier), par leur mise en volume et l’exploration de leur tangibilité. Elle déplie son travail en multiples dimensions en menant des expérimentations sur la texture et la structure, principalement à partir de textiles qu’elle met en relation avec l’ombre et la lumière. La participation du public, par ses déplacements et ses mouvements, constitue un moyen subtil d’établir des relations entre le contenu de ses recherches et celui de ses installations.

À travers ces projets, dans lesquels elle explore la matérialité de l’ombre, elle s’est d’abord intéressée à la littérature romantique allemande, aux films noirs et aux premiers films d’horreur des années 1940 et 1950, puis, plus récemment, à l’espace public. Le projet réalisé à l’Atelier Circulaire fait suite à sa résidence à PHI Montréal (2022-2023), au cours de laquelle elle a exploré des questions liées à l’espace urbain à partir d’impressions en argile sur la surface de bâtiments fragilisés. Le plissage étant par essence tridimensionnel, l’ombre et la lumière y cohabitent. Dans le cadre de cette exposition, elle porte son attention sur les tissus plissés (pleating), à la fois comme matériau local en voie de disparition et comme témoins des transformations écologiques et urbaines de Montréal.

Les matériaux de recherche sur lesquels repose son projet proviennent de ses investigations auprès du dernier plisseur de Montréal, situé près de la rue Chabanel, dans l’actuel quartier du vêtement. Autrefois, celui-ci était établi dans le Mile End, notamment dans le bâtiment où se trouve aujourd’hui l’Atelier Circulaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles Amélie Brisson-Darveau a souhaité proposer une exposition à l’Atelier Circulaire.

Les projets artistiques d’Amélie Brisson-Darveau visent à offrir une expérience alternative aux éléments « non visibles » de l’environnement social par leur mise en volume et l’exploration de leur tangibilité. Elle aborde son travail d’installation en multiples dimensions en menant des expérimentations sur la texture et la structure des textiles qu’elle met en relation avec d’autres matériaux comme la céramique, le bois, la lumière. Son travail a été présenté lors de nombreuses expositions et événements au Canada, États-Unis et en Europe notamment en Suisse, Angleterre, Allemagne, Finlande, Lituanie, Norvège, Turquie et France. Ses plus récents projets ont été présentés à la fondation Phi pour l’art contemporain suite à la résidence Phi Montréal sur l’engagement public et la mosaïque d’écrans de la Place des Arts. Elle est aussi récipiendaire de bourses du Conseil des Arts du Canada, du FQRSC et du prix de l’artiste émergente de la Biennale internationale de Kaunas. 

Remerciements de l'artiste

L’artiste tient à remercier chaleureusement Babu, gérant et plisseur chez André Pleating Inc.; toute l’équipe de l’Atelier Circulaire; les équipes de L’Imprimerie et de l’Atelier Clark; le Fab Lab du PEC et le Fab Lab Le Labo; ainsi qu’Alexis Lepage, Véronique Proulx, Claude Arseneault, Gregory Perrin, Guillaume Brisson-Darveau, Pavitra Wickramasinghe, Sophie Jodoin, Jean-Michel Quirion, Gisèle Trudel, Hugo Dalphond Laporte, Edith Sevigny Martel et Éléonore Martin. Ce projet a été réalisé grâce au soutien financier du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC).

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *